
Manifeste cyborg et autres textes
de Donna Haraway
Cette série de textes de Donna Haraway, historienne et philosophe des sciences américaine, reste parfaitement d’actualité, malgré les presque quarante ans du Manifeste cyborg qui donne son titre au recueil. Les textes sont de natures variées : article de méthodes en sciences humaines (Savoirs situés), manifeste au ton parfois enjoué (Manifeste cyborg), histoire muséale (Le patriarcat de Teddy bear), etc.
Donna Haraway n’est pas une autrice facile à lire : le Manifeste en particulier, qui se veut une défense de l’être multiple et du brouillage des frontières (toustes cyborg !), risque de rebuter par son vocabulaire difficile et son ton déroutant. Mais les textes historiques, plus descriptifs, sont passionnants : ainsi de l’histoire de la collection du Museum d’histoire naturelle de New York, produite par d’authentiques progressistes de l’époque aux procédés racistes et misogynes. Haraway montre ce que signifiait faire de la science naturelle pour ces hommes blancs (mettre en évidence des individus exemplaires), et les différents rapports de
domination auxquels a donné lieu cette science (éloignement des femmes, écrasement des personnes racisées, pratique de la taxidermie entretenue par la chasse intensive, sélection des individus à exposer et fabrication des scènes édifiantes, etc.).
De même, le texte intitulé « Race » reprend le projet d’établissement d’une base de données du génome humain, et les controverses qui s’en sont suivies. Cette base de données, lisse, standardisée, évacue l’histoire des conflits et la question de la propriété. L’essai culmine avec la photo d’une humaine « idéale » parue en couverture du Times, morphing parfait (et séduisant, bien sûr) de tous les génomes de la base. Mais cet être lisse et sans histoire suscite surtout le malaise. Contre ces reconstitutions sans âme, Haraway défend l’idée d’une solidarité qui renoue avec l’histoire des luttes et dépasse les liens de sang (parenté ou race)… elle se situe « du côté des vampires ».
Entre cyborgs, vampires et ours en peluche (teddy bear), cette collection d’essais introduit donc un bestiaire surprenant, visant à lutter contre les illusions d’une science hors-sol qui serait comme tombée du ciel, tout en ré-inscrivant chaque production de connaissance dans son terrain social et politique.