
La Bascule
de Johann Chapoutot
L’écriture est très travaillée, pleine de saillies, d’expressions, d’humour. On imagine aisément l’auteur hausser les sourcils et sourire, ou rire, de ce qu’il consigne… même si c’est un rire jaune. Chapoutot fait le récit de l’à-plat-ventrisme éhonté des élites économiques, militaires, religieuses et intellectuelles allemandes devant les nazis, à peine Hitler installé chancelier en janvier 1933.
Ce n’est pas l’histoire d’une fatalité, ni d’une force surhumaine se saisissant des Allemand.e.s : au contraire, une histoire bêtement contingente, une série de renoncements, de compromissions, de lâchetés aussi. L’enquête montre scrupuleusement la mécanique du saisissement d’un pouvoir qui n’attendait que d’être cueilli (pour citer Arendt, même quand le pouvoir est à la rue, il faut qu’un groupe soit décidé à s’en emparer, et les nazis l’étaient). Au fil des pages, on se surprend à voir venir chaque bond en avant dans la nuit sans surprise, avec la résignation tétanisée qui dut être celle des contemporain.e.s.
Tout est allé très vite, et Chapoutot montre, dans chaque champ social, les réactions d’abord distantes, attentistes, puis médusées, défaitistes, et finalement le grand silence… que l’auteur conclut toutefois par cette ultime politesse du désespoir, pour une nation abandonnée à l’extrême droite : l’humour, avec le recueil des calembours de la rue, scrupuleusement notés par la Gestapo anxieuse de connaître l’esprit du temps.
Les nombreux renvois que fait Chapoutot à l’histoire contemporaine, assumés, rendent la lecture de ce livre, qui prend la suite historique et conceptuelle des Irresponsables, d’autant plus salubre : apprenons à détester les prémisses de l’horreur, autant que l’horreur elle-même…